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La bourde - 1/3

03-16-2026 |GRUt·

Présentation

Nouvelle assez longue écrite à partir de la fin de 2014, de retour de nos premières Utopiales à Nantes.

Énoncé

À partir d'une phrase prononcée par Roland Lehoucq avant la remise des prix aux Utopiales 2014, j'ai commencé à écrire cette histoire de premier contact

  • Écritouille
  • Narratif
  • Complet
  • Feuilleton

Préambule

Ce texte contient quelques maladresses, lourdeurs et un peu trop références gratuites à mon goût. Il y a, par ailleurs, des passages (surtout au début) que j’écrirais autrement aujourd’hui. Ceci-dit ce texte reste la première longue nouvelle que j’ai terminée, et rien que pour ça je suis un peu fier.

Anecdote :
je suis allé avoir Roland Lehoucq pendant les Utopiales 2016 afin lui remettre le texte en mains propres. Il a été touché visiblement et on a pu discuter deux min entre deux tables rondes. Cependant, il m’a dit qu’il la lirait de retour chez lui, vu qu’il était trop occupé pendant les Utos. Il a quand même pris le temps de me demander s’il devait en faire quelque chose une fois lue. Je lui ai répondu : “rien de spécial, c’est pour vous” et il m’a laissé son mail. J’imagine qu’il aurait pu la transmettre à des éditeurs, on ne le saura jamais.

La même année, 15 jours plus tard, je l’ai donc contacté sans me dégonfler - y’a pas de demi-baguette chez les Bakers - histoire de lui rappeler mon existence et la nouvelle. Il m’a répondu dès le lendemain, en présentant ses excuses et en précisant qu’il n’avait malheureusement pas eu le temps, ni l’énergie de lire le texte, tant il était fatigué et débordé depuis les Utos. Après une paire d’échanges cordiaux, je l’ai relancé une dernière fois, sans succès, au début du mois de février 2017.

Dernière petite précision : je ne recents aucune rancoeur. Déjà parce que le mec s’est souvenu de moi et a été très correct malgré mon insistance. Et ça, en soi, c’est déjà très sympa. Ensuite, très honnêtement, je pense que le mail a fini par se perdre dans les méandres de sa boite pro et que de toute manière, il a d’autres chats à fouéter.

Au passage, je vous invite à suivre son travail de vulgarisation, c’est vraiment très cool. Il suffit d’aller faire un tour sur sa page wikipedia ou de taper son nom dans youtube et vous comprendrez que le bonhomme est très occupé.

Venez aux Utopiales. C’est la vie.

Pour en revenir au texte en lui-même, voici quelques points notables au sujet de cette version blog :

  1. le texte a été écrit en intégralité entre la fin 2014 et début 2016 (si l’on compte les multiples retouches qu’il a subit).
  2. c’est la première nouvelle que j’ai faite lire à plusieurs autres personnes que ma B.
  3. c’est la première fois que je mets de coté, dans un fichier à part, les bouts de textes non gardés pour la version finale. Peut-être, un jour, j’en ferais un article de blog qui développera l’intérêt de cette vieille technique sournoise.
  4. j’aurais pu réécrire les débuts de chaque partie pour qu’ils collent mieux à la feuilletonnisation de la nouvelle. Mais bon, flemme, ce texte est assez ancien, et l’objectif est juste de vous le partager, pas de replonger dedans comme en 40. De fait les débuts de chapitres risquent de vous paraître un peu abruptes si vous ne les lisez pas tous d’une traite.
  5. Un découpage en 2 parties auraient peut-être suffit d’ailleurs, mais le découpage en 3 parties parait moins artificiel à mes yeux. À celles et ceux qui me liront, dites-moi ce que vous en pensez.

La bourde - partie 1/3

Nantes, le 1er novembre 2014 – le soir.

La cérémonie de remise des prix Utopiales 2014 avait débuté depuis un petit quart d’heure environ, quand Roland Lehoucq prit la parole. Président de l’association du festival depuis 2012, Roland est une personnalité affable et non dépourvue d’un certain sens de l’humour. Doté d’un physique que l’on pourrait qualifier de français à barbe fournie et taillée, Roland n’est pas un nabot, il est même plutôt grand pour une personne à capillarité contrariée affligée de petits yeux. Il trimballe un corps allongé mais pas trop, et lui donner un âge paraît constituer une énigme en soi : complexe, mais pas impossible à résoudre à première vue pour un citoyen lambda, largement à la portée d’un Bobby Fisher, mais résolument impossible à dénouer pour un amateur d’Heroïc Fantasy.

Roland se plaça derrière le pupitre comme attendu, et mit à niveau les deux microphones positionnés trop bas par le précédent orateur. Tendus vers le ciel tels deux pouces en mal de notoriété, ces derniers semblaient affirmer leur statut de porte-voix du big boss : « c’est qui l’patron ?! C’est RoRo ! ». Le léger silence qui s’installa après la salve d’applaudissements protocolaires, signifia pour Roland le moment de débuter son discours.

« Tout d’abord je tiens à vous rassurer. Ils ne vont pas tous prendre la parole », commença-t-il en désignant les huiles au garde-à-vous qui squattaient le fond de la scène. « Je suis le dernier ». L’assistance complice répondit avec un petit sourire entendu. On était en famille ici, sans aucun doute. La suite du discours fut issue du même moule. Roland déroula. Il était passé maître dans l’art de la rhétorique. Il fit passer le blabla indigeste grâce à quelques outils maison : une série de blagounettes bien calées entre deux remerciements, une pointe d’auto-congratulation maniée avec humour, le tout soutenu par des applaudissements bien mérités, et le tour était joué. Les flashs crépitaient, les caméscopes thésaurisaient de la mémoire vivante, la soirée était parfaite.

Le discours touchait à sa fin quand Roland vint à parler de la gigantesque librairie de science-fiction installée pour l’occasion par différentes maisons locales le temps du festival : « La plus grande librairie de Science-Fiction Francophone de France, ça va sans dire » commença-t-il simplement, « d’Europe, c’est presque évident, et donc du monde » continua-t-il un peu prétentieux, et ne sentant plus, fier comme un ‘ricain satisfait de son 2e amendement, finit par commettre le péché d’orgueil absolue : « et je serais même tenté de dire, de la galaxie ! »

Pas peu fier de son joli coup, le pot de clôture des organisateurs de l’événement fut pour Roland l’occasion de la ramener encore un peu. Ainsi, il passa sa fin de soirée à sauter de table du buffet, en table du buffet, un verre de cidre coincé entre le pouce et l’index, à raconter sa boutade à qui voulait bien l’entendre. C’est-à-dire d’après lui, à peu de choses près tout le monde – à l’exception de Roméo, le robot next gen’ perspicace, conçu pour torcher le fondement des retraités grabataires. Les sympathiques invités, VIP bi-classés victimes, qui venaient à peine de se coltiner le discours une heure plus tôt, lui répondaient généralement par un rictus un tiers gêné, un tiers saoulé, un tiers diplomate, proche de celui que l’on affiche face aux témoins de Jéhovah. À l’évidence donc, une soirée parfaite pour tout le moins la moité de l’assemblée. À condition d’envisager Roland Lehouc comme le constituant unique de la moitié de celle-ci.

Bien qu’officiellement fermé au public, le festival ouvrait ses portes aux groupes scolaires le lendemain. Roland appréhendait leur venue. C’était moins leur présence en masse grouillante et braillante de rejetons boutonneux qu’il redoutait, que l’hypothèse, malgré tout assez peu probable, de se montrer sous un mauvais jour. Du coup, vers minuit, repu de petits fours et un peu ivre, il se décida à quitter la soirée.

Roland habitait un magnifique manoir au Sud-Ouest de Nantes avec vue sur l’Indre en contre-bas, à une grosse demi-heure de mercade, via une route constellée de petits bourgs au sournois dessein de baisser drastiquement la vitesse moyenne de circulation en cambrousse. Quand il arriva enfin chez lui, il monta directement dans son observatoire personnel, perché au sommet d’une pseudo-tour ronde, pseudo médiévale en pseudo-vieilles pierres apparentes, qui culminait à une pseudo-vingtaine de pseudo-mètres.

Une frontière virtuelle délimitait clairement l’observatoire en trois parties égales. En entrant par l’ascenseur, tout de suite à droite, c’était le coin paperasse, où se pavanait un vieux bureau fait maison, fabriqué à l’aide de vieilles pièces de taule récupérées sur le premier prototype d’Ariane 5. Dessus, traînaient négligemment des plans de conquête du monde, des documents imprimés remplis de statistiques, de quoi écrire, un bulletin de réabonnement à Closer, un manuel Gagner à Miss Pacman pour les Nuls, et bien d’autres feuillets encore, tous plus indispensables les uns que les autres. S’y trouvait également une lampe de bureau, tout ce qu’il y a de plus lambda, une machine à expressos à la mode, et bien sûr, un vieil ordinateur allumé et connecté à internet. Firefox était ouvert sur le site GrosTorrent.com, à la page Startrek Deep Space Nine saison 5 épisode 5. Sous le bureau, un énorme disque dur externe stockait tout ce qui passait dans les tuyaux. En continuant vers la gauche, à vue de nez en face de l’ascenseur au fond de la salle – à supposer qu’il puisse y avoir un fond-d’la-salle clairement délimité dans une pièce cylindrique – un balcon de style XIXe siècle steampunk, ouvrait la tour et offrait une vue imprenable sur l’Indre. C’était un énorme balcon, suffisamment spacieux pour y loger un gros char québécois. Roland y passait beaucoup de temps à repenser le monde via le regard aiguisé du sémillant astrophysicien lumineux à l’esprit vif qu’il était. À gauche, en sortant de l’ascenseur, un espace musculation était organisé. Un rameur, un miroir, un banc de musculation, un autre miroir, des poids en vrac, encore un miroir, des tapis de sol, un miroir. De quoi s’assurer une carrure digne de ce nom, le jour où, enfin, le monde se prosternerait à ses pieds. Exactement au centre de la pièce, sur le sol, une énorme plaque de métal imitait à merveille une pièce de monnaie Second Empire. À y regarder de plus près, il s’agissait plutôt d’une version personnalisée de la pièce. En effet, un profil de Roland Lehoucq, Rolandoléon Imperator, remplaçait avantageusement celui, un peu vieillot, de ce brave Louis-Napoléon Bonaparte. Fendu en huit parts égales à partir du centre, cette plaque était en réalité une porte qui cachait une ouverture dans le sol. Actionnée à partir d’une télécommande de télévision bricolée maison, elle s’ouvrait dans un vacarme assourdissant, et laissait se hisser vers le toit ouvrant du laboratoire, une énorme lunette astronomique dérobée quelques années auparavant sur le mont Palomar. Sièges en cuir, gentes alliage du plus bel effet, l’engin, tuné avec goût et simplicité, avait une sacrée gueule. Sera-t-il possible, un jour, de concevoir plus élégants hommages à l’intelligence ?

Vautré sur son siège de bureau, Roland consultait attentivement les dernières prévisions météos sur l’écran de son ordinateur, pendant qu’il surveillait du coin de l’œil, la sixième et dernière capsule qui coulait dans son mug préféré - celui sur lequel la devise May the force be with you était traduite en klingon et dont l’interprétation littérale tenait, par ailleurs, plus de la maxime haltérophile que de la spiritualité Jedi. D’après les prévisions, la nuit allait être claire et relativement douce, des conditions idéales et inespérées qui annonçaient un réveil encore plus difficile que prévu le lendemain matin. Sur le balcon, une délicate brise rafraîchissante adoucissait un léger fond sonore désagréable, comme une évocation de malpoli tondant sa pelouse à heure proscrite. Malgré tout, d’une idée de conquête du monde à l’autre, l’esprit de Roland parvenait à vagabonder, pendant que sur son rPhone, des vidéos de ses interventions enregistrées durant la soirée s’enchaînaient dans l’ordre chronologique.

Pour autant, de minute en minute, le vrombissement parasite devenait insupportable et, pour ne rien arranger, la légère brise se transformait petit à petit en une puissante série ininterrompue de bourrasques qui s’enchaînaient à rythme régulier. La piste « tondeuse » s’éloignait manifestement. L’engin motorisé était sans aucun doute bien plus imposant. Une grosse tondeuse ? Non. Un hélicoptère ? Plusieurs hélicoptères ? Bof. Le son, nettement plus sourd et trop régulier, évoquait plutôt une seule machine, même s’il lui était totalement impossible d’en identifier le type. Le vent soufflait de plus en plus fort, les murs tremblaient, les événements prenaient une tournure inquiétante.

Pétri de sang-froid, Roland se décida à agir. Il se leva, s’empara virilement de la télécommande, s’avança au centre de la pièce, se positionna en posture de combat Clint Eastwood, et actionna l’ouverture du toit en pointant l’objet, tel un phaser, sur les panneaux. À peine eut-il le temps de voir les rayons de clair de lune passer à travers l’interstice créé par le déverrouillage de l’ouverture, qu’ils disparurent. Dans le même mouvement, le grondement et les rafales de vents s’arrêtèrent subitement. Puis, au terme d’une grosse minute, le temps au toit de s’ouvrir complètement, Roland put enfin observer le ciel. Où les étoiles se cachaient-elles ? Et la lune ? Il avait beau scruter l’espace, il ne voyait rien. Les astres n’avaient pourtant pas disparu, et il ne pouvait s’agir d’un effet d’optique. Rationnel, discipliné, il prit enfin sur lui d’arrêter de gober comme une viande bovine, et s’en retourna à son bureau trouver une réponse. Le café avait fini de couler. Sa mousse était parfaite. Quand soudain :

« VEEEEEUUUUUZZZZZ !!!!! »

La suite au prochain épisode…


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