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La bourde - 2/3

03-17-2026 |GRUt·

Présentation

Nouvelle assez longue écrite à partir de la fin de 2014, de retour de nos premières Utopiales à Nantes en 2014.

Énoncé

À partir d'une phrase prononcée par Roland Lehoucq avant la remise des prix aux Utopiales 2014.

  • Écritouille
  • Narratif
  • Complet
  • Feuilleton

La bourde - partie 2/3

Previously : de retour chez lui après la remise des prix Utopiales 2014, Roland Lehoucq est confronté à d’étranges phénomènes…

Roland sursauta sur son siège. Ce qu’il entendit évoqua chez lui le son produit par un téléporteur standard. Il se leva brusquement. L’adrénaline était montée en flèche et provoqua un gros pshit sous son polo. Dans la précipitation, il manqua de tomber à la renverse et seule une agilité hors du commun lui permit d’éviter la catastrophe. Dans un même mouvement il avait posé son mug rempli à ras bord de café brûlant, sans en perdre une goutte, agrippé le dossier de son fauteuil avec sa main ainsi libérée, et posé l’autre contre le mur. Une bien belle cascade qui fit perler sur son front lisse trois petites gouttelettes de sueur.

Remis de son émotion, il leva les yeux. Une créature humanoïde d’environ trois bons mètres se dressait au centre de la pièce. Les deux pieds posés sur le pif du Rolandoléon Imperator, elle portait un genre d’uniforme relativement sobre d’un bleu profond, et sur sa tête, on pouvait l’affirmer sans trop se tromper, trônait un genre de képi. Derrière lui, qui faisait de l’ombre à la noirceur de la nuit, une énorme soucoupe volante attendait immobile en vol stationnaire. Un engin plein de lumières partout, utiles à n’en pas douter, dignes des productions de science-fiction du cinéma de quartier d’après guerre.

La créature prit la parole :
— Jean-Patrick Palourde ? Boucher-charcutier à Melun ? Son visage affichait un sourire béat, mais son intonation sévère invitait plutôt à la prudence. Les deux ensemble lui donnaient un air de clown psychotique venu d’ailleurs, que renforçait une voix étrangement fluette et enraillée.
— Je vous demande pardon ? s’étonna Roland.
— Laurent Mermouch, Lénifiant des ufo-tiales ? … Rhaaa… Apparemment agacée, la créature appuyait frénétiquement sur une touche d’un petit clavier à sa ceinture, tout en marmonnant des phrases dans une langue incompréhensible. Gaspard Loulou – président des Utopiales… Y’a du mieux, je garde la fin… Pierre Bordage, président des Utopiales, arf… Non… Information obsolète.
— Je peux vous aider peut-être ?
En guise de réponse, la créature se contenta de lever l’index à hauteur de visage de Roland, et, tout en grommelant, reprit son clavardage hystérique. Après quelques secondes, se tournant à nouveau vers son interlocuteur, elle poursuivit :
— Roland Lehoucq, président des Utopiales ?
— Lui-même.
— Habitant de la planète Terre, né en 1965 à Issy-les-Moulineaux, astrophysicien, vous travaillez au Commissariat à l’Énergie Atomique de Saclay sur la topologie cosmique, vous êtes agrégé de Physique et ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Vous donnez des travaux dirigés à l’École polytechnique dans le cours de relativité restreinte et dans celui de physique nucléaire, vous êtes également conférencier, écrivain et amateur de science-fiction au sens large, avec une préférence pour les récits de type prospectiviste, accessoirement showman et apprenti maître du monde ?
— En gros… Très gros, répondit Roland inquiet. Aussi absurde que cela puisse paraître, il s’attendait à prendre un PV pour excès de vitesse.
La créature baissa les yeux vers le sol, puis en fixant à nouveau son vis-à-vis, ajouta finalement : « et vous êtes manifestement doté d’un énorme boulard. »
— J’ai peut-être un énorme boulard, mais je ne vais pas récupérer mes informations people sur wikipédia1, répliqua Roland un poil vexé. Et qui êtes-vous d’abord ? On se présente quand on est poli. Et avant, on passe un coup de fil. Le minimum syndical quoi.
— Mon nom importerait peu si j’en avais un, et par ailleurs, je suis officiellement mandaté par la Brigade sur le secteur de la Voie Lactée. Enfin, disons qu’elle pourrait se nommer ainsi, s’il s’avérait utile de lui donner un nom.
— Ok, fit Roland ses petits yeux à demi-fermés. Donc, you came from outer-space, si j’ai bien compris ?
— N’est-ce pas assez clair ?
— C’est ç’ui qui dit qui y’est…
— Pardon ?
— « Clair ! » Roland afficha un grand sourire. Parce qu’on la lui faisait pas au boss des Utopiales. Roland, c’est le genre de bonhomme qui va au cinéma voir les productions SF avec une loupiote frontale et un bloc note, et qui, de retour chez lui, trouve une myriade d’hypothèses scientifiques viables à toutes les charmantes absurdités qui l’ont amusé pendant la séance. Aussi, il se mit à tourner autour du « brigadier de l’espace », et débuta une recherche minutieuse de quelconques indices qui lui permettraient de confondre l’imposteur présumé.
— Vous parlez ma langue, vous êtes parfaitement humanoïde, vous êtes sapé comme une pervenche, et, le détail qui tue, vous mesurez plus de trois mètres de haut, et ce, sans talonnettes. Ce qui a été scientifiquement démontré comme « impossible » par tous les spécialistes en exobiologie un tant soit peu sérieux, ajouta-t-il en se grattant le menton, la tête légèrement penchée en arrière.
— Certes…
— Je n’ai pas terminé. Quant à votre flying saucer, au-dessus de vous, il est identique aux soucoupes volantes de Tim Burton qu’on a pu voir dans Mars Attack. Les gyrophares et la boule à facettes en plus. Ce qui est clair, mon gars, c’est que tu me prends pour une endive. Voilà ce qui est clair. Lumineux même.
— Vous devriez réviser vos classiques monsieur Lehoucq. Le style de mon vaisseau s’inspire plutôt du Plan 9 d’Ed Wood.
— Quelle différence et quand bien même ? Qui êtes-vous en réalité ?
— Celui que je vous dis être. Ni plus, ni moins.
— Bien sûr. Et dans quelle mesure suis-je censé croire à cette affabulation, à partir du moment, où, étrangement, votre présence n’évoque chez moi que souvenirs et autres références de la pop culture ? Références que, vous-même, à l’instant, vous venez de revendiquer ? Je m’attendrais presque à voir débarquer Maître Yoda costumé en Villeret dans la Soupe aux choux.
— La Soupe aux choux ? Le sourcil gauche du « Brigadier de l’espace » se leva et fissura en un instant le masque hideusement jovial arboré jusqu’alors.
— Oui. Le Glaude. Manifestement vous êtes bien de chez nous. Vous devez avoir une trentaine d’années, vous êtes probablement né à Nantes, vous possédez une fiat Panda blanche de 1991 pour passer inaperçu. Vous avez certainement tout lu de moi, vous ne loupez jamais mes conférences, sur le net ou en live. Pour entrer chez moi, vous vous êtes garé incognito dans la ruelle devant la maison – alors là oui, j’admets, c’est la part arbitraire de mon raisonnement, cela pourrait être une rue plus loin, le but étant, bien entendu, que cette ruelle permette de cacher une petite urbaine blanche – vous avez passé le mur en passant par le côté couvert de tuiles et grimpé la tour par le côté balcon, duquel, en mode Ninja, avez attendu planqué que je me concentre sur mon ordi pour actionner votre appareillage de David Copperfield au rabais, censé imiter le son d’un téléporteur de Next Gen’. Lequel a très certainement été téléchargé sur le web dans une banque de données quelconque. Bien joué l’ami. Mais non, je ne suis pas tombé dans le panneau. Alors ?

Un long silence s’ensuivit. Roland qui venait de marquer un nouveau point tout en puissance dans ce combat rhétorique, attendait maintenant les poings posés sur les hanches de recevoir les aveux en bonne et due forme de la part de celui qui ne semblait être, manifestement, qu’un simple charlatan, voire une groupie romantique. Cette dernière hypothèse avait d’ailleurs ses faveurs. Selon toute vraisemblance, il s’agissait, à première vue, d’un riche admirateur capable de mettre tout en branle, son argent, sa volonté, sa dignité, pour accéder au Graal : une griffe de Roro. C’était rassurant dans une certaine mesure. Quelle autre explication pouvait-on donner à cette effraction poétique, cette touchante tentative d’accéder à l’intimité du génie. Tant d’opiniâtreté ne devait pas rester sans récompense. « Ne jamais perdre contact avec son public », se répétait Roland à l’envie. Une règle fondamentale, qui, selon lui, était malheureusement snobée par nombre de ses pairs à leurs dépens.

Roland finit par tourner le dos au « brigadier » et partit fouiller dans le placard américain, situé derrière le bureau, où s’entassaient des cartons de produits dérivés à son effigie. Le plus remarquable, celui qui était le plus digne de son standing, était un jeu d’échecs. L’ensemble était constitué d’un magnifique set de figurines d’environ vingt centimètres en céramique de Limoges, et d’un plateau en bois précieux d’une troublante finesse. Le Rolandoléon Imperator Battlechess édition limitée à 42 exemplaires – 15 000 € pièce – tarif défiant toute concurrence. Pour autant, bien que l’intrus fût méritant, parmi les produits dérivés, n’y avait-il pas la possibilité de dégoter une broutille plus adaptée ? En fouinant un peu plus à fond, après avoir écarté les mugs et autres serviettes de bain, il trouva le cadeau idoine : un beau portrait en plan américain sur lequel Roland posait les deux pouces levés.

De retour dans le laboratoire, l’ambiance avait changé. Un froid humide et soudain s’était installé, les lumières de la soucoupe avaient disparu d’un coup, le ciel était réapparu, et les étoiles et la lune brillaient comme jamais Roland n’avait pu en profiter. Au centre de la pièce, l’intrus s’était éclipsé. Troublé, Roland s’avança, le portrait dans une main, un marqueur à dédicace doré dans l’autre. Quand à son tour il mit les pieds sur le nez du Rolandoléon, de tous petits nuages blancs commencèrent à apparaître. Ils semblaient sortir du plancher et se multipliaient à une vitesse prodigieuse. Petit à petit, ils s’agglomérèrent pour créer six petits tas gluants, translucides, d’une teinte émeraude, puis se disposèrent de manière à dessiner un hexagone régulier. Roland fit deux pas en arrière et lâcha tout ce qu’il tenait dans les mains. À nouveau, dans la soirée, il restait sans voix. Une fois de trop, à ses yeux, car il ne pouvait décemment se faire surprendre plus d’une fois dans la même journée. C’était certainement l’indice le plus flagrant, que les événements avaient pris une tournure extraordinaire. À la fin de la transformation, devant les yeux ébahis de Roland, se tenaient six golems de jelly à la menthe nains, cul-de-jatte, en forme de poire, qui le fixaient de leur unique gros œil rouge sang. Chacun portait dans sa paire de bras maigrelets un objet, tel un crayon à papier, un boulier, un calepin ou encore une calculatrice, pour le plus audacieux.

Suite et fin au prochain épisode…


Footnotes

  1. c’est en effet un un extrait de la page wikipedia du R. Faut toujours citer ses sources.

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